La créativité dans le trauma : une expérience intime entre tabou et inspiration 8


 

Avant-Propos

 

« Tout ce qui peut être compté ne compte pas forcément, et tout ce qui compte ne peut pas forcément être compté »

 

Cette citation a raisonné dans ma tête pendant toutes ces dernières semaines, pour de multiples raisons. La première est forcément liée à l’activité du site qui enregistre des chiffres plus qu’encourageants concernant sa fréquentation et le nombre de partages sur les réseaux sociaux. Une fois de plus, je constate que ce n’est pas vraiment la quantité de textes mais la tonalité de son contenu qui permet au Souffle Créatif de fidéliser et gagner en lectorat. Cette notion m’amène à toujours plus de réflexions et me pousse vers une qualité qui se rapproche enfin de la vision que j’ai de l’information. Comme vous avez pu le remarquer, mon site ne s’alimente pas comme la plupart des autres plateformes traitant du sujet de la créativité. Pas de placement de produit entre deux conseils créatifs, mais une volonté de partager un point de vue faisant souvent écho à une part de vécu, voire d’expérience.  

 

Depuis le lancement du site, je me suis penché sur toutes les stratégies du web et surtout sur ceux qui les diffusent. Je suis toujours surpris de voir, le plus souvent, toute cette énergie déployée pour au final écrire ce que d’autres ont déjà écrit cent fois. En l’espace de quelques mois, tout le monde est devenu expert en contenu ou en stratégie de communication. Je reçois de nombreuses newsletters et des infos relatives au webdesign et, régulièrement, les techniques (voire les textes) sont quasiment les mêmes. 100 conseils en stratégie pour être visible, 100 conseils pour être créatif en écriture de contenu… et j’en passe. Je crois qu’il est important que je vous révèle ma stratégie car malgré moi il y en a une qui s’est imposée au fil des mois. Quand bien même je n’ai pas été présent pendant 1 mois, cela correspond parfaitement à cette fameuse prise de position que j’ai nommée : La stratégie du sens.

 

La stratégie du sens c’est celle qui vous laisse le temps de voir, de comprendre et d’expérimenter une vie avant d’en délivrer des fragments sous n’importe quelle forme que ce soit. Quand on se considère artiste et cela peu importe son médium, on se sent toujours dans cette obligation de laisser émerger quelque chose hors de son être. En fait, pour être tout à fait honnête, la plupart d’entre nous pense ne pas avoir le choix. Peu importe le nombre d’années ou les contraintes physiques qui peuvent nous limiter, il y a toujours cette pulsion, cette envie de s’exprimer par tous les moyens possibles. Cette énergie, car soyons précis il s’agit bien d’une force vive, nous permet tantôt d’écrire, tantôt de dessiner en fonction de nos capacités.

 

Il arrive que cette énergie, qui nous permet d’être « transdisciplinaire », ait parfois besoin de se nourrir dans une activité pendant un temps pour venir en nourrir une autre par la suite. C’est exactement comme cela que je fonctionne, car depuis la fin du mois de Janvier j’ai pris une nouvelle direction artistique en ce qui concerne ma peinture. Réapprendre à peindre et chercher une nouvelle identité graphique ne s’improvisent pas. J’ai donc passé les dernières semaines à chercher comment amener ma pratique à un tout autre niveau. Ajouter à cela une bonne dose d’ouvrages et de réflexions artistiques et vous obtenez une période d’incubation d’un mois. 

 

  le-souffle-creatif-creativite-trauma© copyright image : Antoine Titus

 

L’été dernier, j’ai commencé une série de réflexions et de textes sur la créativité. Au fur et à mesure du temps, vous en découvrez des fragments sous forme d’articles. Je l’ai déjà écrit mais je le rappelle à nouveau : je partage mon temps entre l’écriture et la création d’œuvres originales. Je crois qu’il est important de le rappeler, tout simplement car beaucoup arrivent sur ce site, lisent un article et s’en vont. Cela en soit ne me pose aucun problème dans la mesure où chaque lecture est une preuve que les heures que je passe à formaliser une idée ne représentent pas une perte de temps. Parfois, alors que je relis mes notes et que je mets en forme un texte pour vous le délivrer, la vie reprend ses droits. Et, je dois l’admettre, le texte que vous allez lire aujourd’hui est directement lié à la perte d’un être cher qui laissera un grand vide dans ma vie, tout comme dans celle de beaucoup d’autres. Je ne me permettrai pas d’exploiter la notion de storytelling mais je reste persuadé que chaque départ est une expérience qu’il faut prendre comme une leçon de vie. Alors, pour compléter un article qui n’attendait qu’un signe pour se voir achevé, voici donc mon nouveau texte : 

 

La créativité dans le trauma.

  

Le deuil, la maladie, l’handicap sont autant de sujets tabou que de périodes difficiles à vivre. Notre société vend des modèles d’apprentissage clés en main si vous pouvez vous les payer dans un premier temps, mais surtout si vous êtes bien portant. C’est-à-dire qu’il faut s’insérer dans une tranche d’âge précise et être apte à vous concentrer sur des exercices éprouvés et standardisés. Etrangement, on semble oublier que la créativité se moque de savoir si vous êtes pauvre, vieux, en bonne santé ou malvoyant. Elle s’exprime justement avec plus ou moins de force en fonction aussi des expériences que l’on vient à traverser. Certaines personnes à la suite d’un trauma se sentent comme emplies d’une énergie si forte qu’elle est identifiée sous la forme d’une possession. Combien de fois avons-nous entendu des personnes dire qu’elles ont agi de telle manière car elles étaient comme habitées. Les esprits les plus rationnels dans leurs désirs de bridage n’hésitent pas à les reprendre en leur disant :

 

« Tu veux dire que tu t’es senti(e) inspiré(e) »

 

L’inspiration, justement parlons-en. D’un point de vue étymologique, « inspiration » vient du latin in spiritum, ce qui signifie littéralement « avoir Dieu en soi ». Un comble finalement que les esprits les plus logiques cherchent à vous corriger en émettant une expression où l’on fait appel au divin. Nos schémas de pensée traditionnels et rationalistes nous empêchent d’accorder l’importance qu’il se doit à la notion d’inspiration dans son contexte symbolique. Pourtant, l’inspiration est à la base une idée qui vient du plus profond de nous, donc il est logique que dans une situation extrême ce soit notre fort intérieur qui s’exprime sans garde fou. C’est-à-dire qu’il s’exprime presque de manière autonome en allant chercher les fondements de la création là ou il le désire. Il existe en psychologie un terme que l’on nomme « résilience », ce terme à deux sens en psychologie et en physique. Dans le domaine des sciences, la résilience exprime la capacité d’un matériau à pouvoir retrouver son état d’origine après une déformation, voire un choc. En psychologie, la résilience a été mise en lumière par Boris Cyrulnik. C’est un processus qui passe par différentes phases, huit pour être précis :

 

1_ La défense-protection ;

2_ L’équilibre face aux tensions ;

3_ L’engagement-défi ;

4_ La relance ;

5_ L’évaluation ;

6_ La signification-évaluation ;

7_ La positivité de soi ;

8_ La création.

 

A travers celle-ci l’individu va prendre pleinement conscience de son traumatisme, le formaliser et chercher à le dépasser pour se reconstruire avec. Je ne vais pas traiter ici des huit phases de la résilience, mais je vais plutôt évoquer avec vous la dernière phase : La création. La créativité étant le fil conducteur des billets que je publie ici, je ne pouvais faire l’impasse sur notre capacité à créer malgré les expériences négatives que l’on peut traverser.

  

La mort est aussi traumatisante qu’inspirante

  

Si vous êtes comme moi et que vous prêtez attention à la mode et surtout « aux effets de mode », vous n’avez pu échapper aux nombreuses têtes de mort que l’on croise à toutes les sauces, des galeries d’art aux vitrines de magasins.  Vous pouvez en avoir sur des vêtements, en verre pour la déco, en métal pour le coté «Arty », et je n’aborde même pas la bijouterie… En observant cette exploitation mercantile, je me dis souvent que nous sommes face à la forme la plus pauvre d’expression sur le sujet. Finalement, cette omniprésence (pour ne pas dire euphorie) de symbole mortuaire ne parvient pas à masquer l’absence de discussion sur le sujet. Pourtant, c’est au détour d’une allée de foire que j’ai rencontré un designer avec qui j’ai échangé sur ce thème. Alors que nous discutions de ses projets, il m’a confié avoir imaginé un manche de casserole par rapport à une expérience douloureuse pour l’un de ses amis.

 

Celui-ci avait perdu son petit frère à cause d’un accident domestique où une casserole d’eau bouillante était impliquée. Nul besoin de s’étendre sur les circonstances et les conséquences d’un tel accident, cependant nous pouvons noter ici comment la créativité s’est manifestée. Un peu comme le désir de tirer un enseignement d’une situation douloureuse et de vouloir, plus que tout, changer les choses en proposant une approche différente d’un objet usuel. Le designer a oeuvré à la conception d’un produit avec cette envie de prendre acte d’un phénomène malheureusement trop courant et a cherché à travailler de la manière la plus logique en inventant un système qui permettrait d’éviter ce type d’accident.

 

Dans un exemple comme celui-ci la logique déployée et l’efficacité du résultat sont exemplaires et pourraient faire cas d’école. Ceci dit, dans la majorité des cas il est beaucoup plus difficile de rebondir après une situation traumatisante. D’autant plus que nous n’avons pas tous la volonté de vouloir créer quelque chose à la suite d’une mauvaise expérience. Néanmoins, dans la résilience il y a cette phase où l’on développe la volonté de vouloir s’engager dans un défi. Ce défi peut passer par des challenges à réaliser tout comme une reconstruction complète de notre vie, un peu comme si on voulait la réinventer.

 

Les traumatismes peuvent nous amener à développer une habileté déjà présente

  

Quand j’exprime que la créativité est un mode de vie, c’est parce que l’on peut aussi décider de reformater sa vie. Que ce soit par le biais d’un choix conscient et volontaire ou à la suite d’un trauma, la conséquence est la même : nous changeons notre façon de voir les choses. Que ce soit consciemment ou inconsciemment, le cerveau a cette capacité à pouvoir se reprogrammer pour que notre instinct de survie prenne le relais et nous emmène vers de nouveaux territoires. J’ai tendance à visualiser notre cerveau comme un « rubik’s cube » qui perdrait ses faces après un trauma, à la suite duquel il chercherait à recomposer des lignes de couleurs pour nous démontrer que nous pouvons dépasser la situation.

 

Pour continuer dans l’image, une fois réalignées, les lignes de couleurs vous permettraient d’accéder à des domaines, voire des aptitudes, que vous n’aviez pas cherché à explorer auparavant. C’est pour cela qu’il n’est pas rare à la suite d’un traumatisme de se sentir comme habité(e) par une énergie qui nous est étrangère. Je n’ai pas d’avis tranché sur la question tant elle fait appel aussi bien à des croyances qu’à une histoire personnelle. Néanmoins, notre perception du monde, notre expérience du quotidien, tout comme notre rapport avec les autres peuvent changer du jour au lendemain à la suite d’une expérience traumatisante. Le cerveau, cette incroyable machine à vivre, vous pousse parfois à changer votre comportement et à accéder à un autre niveau de conscience. Les personnalités les plus superficielles ou matérialistes peuvent brutalement se détourner de leurs habitudes de consommation pour s’ouvrir à une autre manière d’appréhender la vie, par exemple. Ceux qui faisaient preuve de « moutonisme »  et qui ne se posaient aucune question quant à leur implication dans la société peuvent se muer en formidable leader d’opinion.

 

Parfois, quand nous décidons de prendre cette période à bras le corps et de la transformer en autre chose, nous pouvons déclencher une forme de créativité dont l’issue peut nous apparaître comme surprenante. À la suite d’un accident, on peut s’ouvrir à un univers artistique auquel nous étions hermétique. À la suite d’un décès, on peut pratiquer une peinture qui sera si forte en émotion que l’œuvre en elle-même sera assez communicative pour révéler un message sans l’aide d’explication.

 

Le deuil et le dépassement de soi mis en lumière dans un schéma pyramidal

 

Le deuil est l’une des expériences humaines la plus pénible et pourtant surement l’une des plus enrichissantes dans certains cas de figure. Elle vous confronte à des réalités et recompose votre quotidien proportionnellement à votre degré de proximité avec la personne défunte. Il y a mille et une manières de réagir face à la mort et aucune n’est meilleure qu’une autre. Mais le dialogue, l’écriture et toutes les formes d’expression qui permettent de matérialiser l’absence apportent une aide que l’on peut aisément quantifier dans le processus du deuil. Il arrive aussi que cette mise en forme prenne des tournants artistiques qui semblent émerger de notre être le plus profond. En général, il s’en dégage des œuvres puissantes car elles sont en dehors des cahiers des charges des galeries qui cherchent à faire du chiffre et au plus proche de chefs d’œuvres qui font l’éloge du sens et de la symbolique.

 

C’est justement dans cette ultime étape de créativité que l’on peut rapprocher ce comportement de la pyramide de Maslow qui, dans le haut de son schéma, fait état de la notion de dépassement de soi. Au-delà du désir de reconnaissance, nous pouvons développer l’envie de devenir la meilleure personne que l’on pourrait être, comme pour honorer la mémoire d’un être disparu. Cela passe naturellement par l’approfondissement de sa culture, la méditation, le désir d’épanouissement… en clair, comme indiqué sur la pyramide : Besoin d’affirmer d’une manière personnelle son caractère unique, de réaliser ses potentialités, ses dons.

 

Entendons nous bien, je n’écris pas que toutes les personnes face au deuil développent ces envies. Ce que je cherche à démontrer c’est que dans une situation tragique notre cerveau peut chercher à nous emmener dans cette sphère de dépassement de soi, et cela va bien au-delà de nos croyances. Entre ceux qui se sentiront sous le regard bienveillant de l’être disparu et ceux qui chercheront à honorer la mémoire par des actes exceptionnels, il peut y avoir le développement d’une nouvelle attitude qui vous permettra de dépasser le sentiment de tristesse pour aller vers le début du processus d’accomplissement.

 

Je ne ferai pas l’état de ma vie personnelle sur le sujet, cependant, je reste persuadé que ce genre d’épreuves, surtout si elles deviennent malheureusement récurrentes, vous met à l’abri d’un ensemble de systèmes destinés à vous faire perdre du temps. Le temps devient subitement comme une forme d’énergie que vous ne pouvez pas accorder à n’importe qui. L’envie même de devenir un autre devient une forme d’idéal qui devient une sorte de leitmotiv et vous pousse à donner le meilleur de vous-même, quoique vous fassiez. Les arts, et cela peu importe le domaine, regorgent d’exemples où les auteurs ont accédé à la quintessence de leur art au travers des tragédies. Nul doute que si vous prêtez attention aux productions d’auteurs contemporains, vous arriverez à percevoir des œuvres qui symboliseront une nouvelle étape dans leur processus créatif.

 

 

Ce billet est dédicacé à Christine, Sandrine et Carole.

 

 

 


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8 commentaires sur “La créativité dans le trauma : une expérience intime entre tabou et inspiration

  • Nobre Christine

    Comme toujours un article fabuleux qui parle à tous artistes ou pas. Peut être que les artistes aussi sont plus sensibles car comme il est dit lorsqu’on crée on recherche à sortir quelque chose du plus profond de soi et donc on est souvent plus « à fleur de peau »et plus ‘touchable ». Il est vrai que les épreuves de la vie et surtout la mort sont traumatisantes surtout lorsqu’on n’y est pas préparés, lorsque c’est soudain…c’est comme un gros coup de poing, c’est injuste et çà remet en place. La mort rappelle à la vie ceux qui restent mais ces derniers restent marqués à tout jamais. Créer à la suite d’un trauma c’est crier quelque chose, c’est essayer de se rapprocher de la personne partie, c’est la remercier, c’est l’encenser, …c’est terrible. Merci Antoine pour ce merveilleux article…lorqu’on le lit il nous concerne tous…synchronicité ???c’est sûr !

  • Jeanne

    C’est vrai que dans des situations de crise on sollicite pas mal d’énergie que l’on peut utiliser dans la créativité ou investir dans d’autre domaine. La Créativité permet d’évacuer, d’extraire et comme de symboliser toute les émotions. Merci beaucoup pour cet article très intéressant. Il me parle beaucoup sur ma pratique de l’Art (sur ces phases de créativité et ces phases ou je réinvestie d’autre univers tout aussi enrichissant.) On oublie souvent, l’impact que peut avoir la « Vie » le contexte, sur le travail d’un artiste. Cela me fait penser à l’Art Thérapie d’où son importance !! Une bonne réflexion, ça me donne envie de lire d’autre article !!